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dimanche 1 février 2015

Le Lyon-Turin ne bénéficie plus d'un consensus politique par Marc Fressoz

Un article paru le 27 janvier 2015 sur le site MobiliCités, Le portail des transports publics et de la mobilité

Opposition de l’UDI, d’EELV, d'élus UMP savoyards… Le projet du Lyon-Turin ne fait plus l’unanimité chez les politiques, alors qu'il entre dans sa phase décisive de bouclage du financement. A l'évidence, l'apparition dans la société civile du responsable associatif, Daniel Ibanez, n'y est pas pour rien. Alors que la contestation au projet est ancienne en Italie, celui-ci a développé, en France, une critique très structurée du projet qui déstabilise son promoteur Lyon Turin Ferroviaire (LTF).

Un coureur de fond qui aborde le sprint final en étant lâché par une partie de ses supporteurs : c’est l’image que donne le projet du Lyon-Turin à l’approche d’une phase décisive. D’ici au 26 février 2015, la France et l’Italie doivent être capables de rassembler leur part respective du financement du tunnel de 57 kilomètres pour pouvoir adresser à Bruxelles une demande crédible de cofinancement à hauteur de 40% des quelque 12 milliards d’euros. Priorité au réseau existant pour Bertrand Pancher

Or, voilà qu'un certain nombre d’élus en France osent désormais critiquer sans détour ce projet vieux d’une vingtaine d’années. Après la fracture apparue dans l’UMP savoyarde -– Dominique Dord, le maire d’Aix-les-bains y est opposé, le consensus se fissure au niveau national. "La LGV Lyon-Turin ne représente rien d’autre qu’une nouvelle gabegie", dénonce ainsi dans un communiqué du 20 janvier 2015, le député UDI de la Meuse Bertrand Pancher qui n’a pas la réputation de s'emporter.

Ancien membre de la commission mobilité 21, l'élu connaît les moyens contraints de l’Agence de financement des infrastructures de transport de France (AFITF) et l’enjeu financier de rénovation du réseau ferré existant. Pour lui, soutenir le Lyon-Turin reflète "l’incapacité du gouvernement à tenir compte des priorités en matière de développement, d’entretien et de sécurisation des infrastructures existantes."

Le 19 janvier 2015, c’était au tour d'EELV de confirmer leur aggiornamento avec une brochette d’élus nationaux et européens (Emmanuelle Cosse, François-Michel Lambert, Michèle Rivasi, Karime Delli etc.) : haro sur le Lyon-Turin, "projet inutile", au "devis pharaonique" et qui s’est "clairement éloigné de l’intérêt général", selon eux avec risque de détournement mafieux.

A leurs yeux, mieux vaut favoriser l’utilisation de la ligne existante du Mont-Cenis qui a fait l’objet d’une rénovation coûteuse pour faire passer l’autoroute ferroviaire, indique le conseiller régional de Rhône-Alpes Jean-Charles Koolhas. Malgré cela, elle est sous-utilisée, le trafic est tombé à 3,4 millions de tonnes de fret en 2012 contre près de 10 millions en 2000.

Et si LTF juge que les fortes pentes de l’actuelle ligne du Mont-Cenis sont rédhibitoires et engendrent une exploitation coûteuse, car il faut utiliser plusieurs locomotives, les élus verts rétorquent qu’au tunnel suisse du Gothard dont la ligne historique a un profil similaire, les trains charrient 15 millions de tonnes chaque année.

EELV dénonce et attaque

Les écologistes ne se contentent pas de dénoncer une "caricature" de grand projet d’infrastructures, ils cherchent activement à le faire capoter. Les eurodéputés Karima Delli et Michele Rivasi ont saisi l’Office européen de lutte anti-fraude (OLAF) estimant que Lyon Turin Ferroviaire (LTF) fait une mauvaise gestion des centaines de millions d’euros avancé par Bruxelles pour les travaux préparatoires. Une plainte au pénal a également été déposée en France.

Reste que si EELV tire à boulet rouge sur ce projet d’infrastructure, la stratégie des écologistes au niveau européen pour réduire l’écart de prix qui s’accroît entre le camion et le train n’est pas très élaborée : comment lutter contre le dumping social européen dans le transport routier, peut-on revenir sur la libéralisation du cabotage routier ? Les élus EELV n’apportent pas de réponses.

La région Rhône-Alpes qui cofinance la Transalpine, l’organisme de promotion et de lobbying du projet s’est engouffré dans cette faille et estime qu’EELV fait le jeu de la route. Son président PS Jean-Jack Queyranne dénonce "le revirement" des écologistes. Pour lui, "être écologiste, c’est vouloir réduire la pollution atmosphérique liée au trafic routier en mettant les camions sur les trains". Et d’ajouter, "ils étaient les Verts, fervents défenseurs de l'environnement. Ils vont devenir gris de pollution".

La Fnaut fidèle au Lyon-Turin

La Fédération nationale des associations des usagers des transports (Fnaut) à qui la Transalpine avait passé commande en 2013 d’une étude en faveur du Lyon-Turin pour répondre aux opposants, "réaffirme son soutien au projet". "Il est illusoire de croire que l’abandon du Lyon-Turin bénéficierait au réseau ferré existant : il entraînerait au contraire de nouveaux et très coûteux investissements routiers sur l’axe France-Italie." L’association garde espoir avec la nomination de Michel Bouvard et Michel Destot, parlementaires en mission auprès du secrétaire d’Etat chargé des Transports et de celui au budget, qui sont chargés de réfléchir au montage financier de la future liaison ferroviaire Lyon-Turin.

A l’évidence, si une opposition hétéroclite existe depuis longtemps côté italien avec le mouvement NO-TAV qui regroupe militants environnementalistes, associations, mouvement Cinq étoiles, élus, militants anarchistes (1) et d'extrême-gauche ; en France, les réflexions critiques sur le projet sont récentes. Après l'avis de la Cour des comptes, elles sont incarnées par le responsable associatif Daniel Ibanez dont les travaux ne sont pas sans lien avec les prises de position des élus cités plus haut.

Dans la société civile, il représente le contradicteur le plus structuré et donc le plus redoutable pour LTF. Son livre paru récemment, "Trafics en tous genre, le projet Lyon-Turin" (2) recense les points faibles de ce projet dont le modèle économique n'est toujours pas défini : le biais de l’enquête publique, le bien-fondé du projet défini il y a vingt ans avant la crise et sur des études de trafic incertaines, la gestion actuelle des fonds, le risque de dérive, l’absence de certification des coûts etc.

Dommage pour LTF et pour les élus que Daniel Ibanez ne soit pas apparu plus tôt dans le paysage, il aurait peut-être servi d’aiguillon pour amender le projet à temps.

Marc Fressoz

(1) Poursuivi par LTF, L’écrivain Erri de Lucca est jugé le 28 janvier 2015 devant le tribunal de Turin pour avoir appelé dans le Huffington Post italien au "sabotage" du chantier. (2) Tim Buctu éditions, 12€