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dimanche 6 juillet 2014

Anna, le nouvel ovni littéraire de Patricia Dao, par Jean-Marc Weber


Disons-le tout net, "Anna" ne pourra pas plaire à tout le monde. Comme tout ce qui est beau, noble, puissant et généreux, il se permet de voler à des hauteurs qui peuvent donner le vertige. D’ailleurs si l’on saisit un roman comme une invitation au voyage, ici il ne s’agit pas de tourisme, un petit tour et puis s’en va, mais plutôt d’imprégnation directement au coeur d’une région, la Calabre, à présent vidée de son sang (mais pas de ses larmes) par la magie de l’Unité italienne décrétée par les armes au XIXe siècle pour reléguer une région autrefois prospère au rang de "terre à pouilleux".

Une opération à cœur ouvert qui au passage livra clés en mains l’Italie du sud à toutes les mafias locales pour ce résultat qu’en Calabre "où la justice a disparu corps et âme, aujourd’hui tout se tait." Une raison plus que valable d’écouter la voix de Patricia Dao faire résonner du haut de l’Aspromonte "le chœur de tous les insoumis qui rendront enfin la Calabre à sa signification première, kalon-brion : Je fais surgir le bien". Au moment où le pape François s’est courageusement rendu sur place faire entendre la sienne pour condamner l’entreprise de mort qui préside aux destinées de la région, "Anna" va chercher dans les yeux des femmes de Calabre "l’infini de ce qu’ils cachent" et le secret de la vie bien gardée.

Non sans humour et empruntant des chemins escarpés, "Anna" est un voyage qui sinue entre Histoire et petits faits quotidiens, entre grande religion et mythologie locale, entre Charybde et Sylla, Garibaldi et Job, pour nous faire découvrir une région où "il vaut mieux ne rire de rien, parce que celui qui rit va bientôt pleurer, rire et pleurer c’est du pareil au même, même la pleureuse est prise de fou-rire chaque fois qu’elle s’arrache des lamenti en veux-tu en voilà et le rire qui lui arrache les tripes lui permet de redoubler d’ardeur pour énumérer les qualités du mort dont elle se fout éperdument."

"Anna" est un voyage à travers le temps, avec au moins trois générations aux destins emmêlés par le fil d’un récit tour à tour initiatique, politique (il y est par exemple beaucoup question de ce que signifie concrètement l’immigration) et profondément poétique, mais toujours au niveau de l’humain. Bien sûr on est en Calabre, il y est forcément question de Dieu et tous ses saints, de la ‘ndranghetta et tous les siens, dont le plus influent et le plus pathétique aussi, le mammasantissima, tout à la fois objet d’adoration et de respect, mais surtout engraissé de la sainte peur qu’il inspire à en "chier dans son froc". Pourtant s’il est question d’une région d’un "noir qui en dit long tellement il se tait", une formule qui régulièrement revient telle un leit-motiv précurseur de tout le reste, il y est surtout question de femmes, des femmes qui n’en peuvent plus de se taire, des femmes unies par un lien mystérieux qu’on appelle la vie. Et il y est enfin question de la Madone, figure emblématique et tutélaire, qui connaît le mystère et le révélera à Anna lors d’une procession, "une tarantella pour rendre aux démons les humeurs noires qu’il ne fait pas bon garder trop longtemps", une tarantella chantant que "si tu vois que le pied commence à bouger, c’est le signe qu’il veut danser". Et cette danse d’Anna dans la poussière rocailleuse de l’Aspromonte, aucun "saint", aucun mammasantissima ni aucun de ses chiens de garde ne pourront l’empêcher. Tellement la vie sera toujours plus forte que la mort tant qu’il y aura des femmes de la trempe d’Anna. Tant que les graines de kalon-brion, ou d’ailleurs, s’évertueront à ne pas mourir sous les bottes de tous les saints réunis pour faire surgir le bien.
Jean-Marc Weber
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