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mercredi 10 décembre 2014

A propos d'Anna de Patricia Dao

"Anna et ses sœurs" par Jean-Paul Gavard-Perret

Le livre de Patricia Dao se définit comme un processus apparemment intime mais tout autant quasi universel. Il s'ancre dans la Calabre et ce qu'elle cache encore et dont le noir qui recouvre le corps des femmes est bien plus qu'une couleur : un symbole.

Il compose un cairn au milieu des pierres brûlantes et ceux qui les flèchent et qui deviennent des salauds ordinaires - générations après générations - d'une sorte d’idéal inversé et collectif assumé par tous. Tous sauf quelques "Anna" qui mélangent souffrance et révolte. Grâce à son personnage la romancière développe une archéologique aussi réaliste que lyrique qui s’enfonce dans l’immémorial des "lamenti" et d'une religion refuge et mère de tous les vices.

 L'histoire prend donc racine sur un trajet extérieur, mais il dépend d’abord d’un chemin intérieur. Le "cas" Anna finalise le propos, le projet et le souhait de la romancière. Elle retrouve dans des terres qu'elle connaît bien les rapports internes qui s'y jouent et ce en un chemin qui se superpose à d'autres chemins de femmes en d'autres lieux. Intériorisée plus que développée le trajet d'Anna  n’est pas séparable du féminin. Il le métamorphose en rendant sensible une mémoire active où l'héroïne dans sa lutte se pose sans cesse la question "Suis-je morte ou vivante ?". Afin d'y répondre elle choisit le second terme en dépit de tout ce qui met en péril elle et ses "sœurs".
Patricia Dao  à travers celle qui "regarde droit devant elle" trouve un moyen de lutter contre toutes les "mammasantissima" et leurs chiens de garde. Les yeux d'Anna "brille d'un feu noir, d'un feu noir de Calabre" face aux bourreaux et leurs forfaits que la romancière anime selon un lent panoramique et une succession d'images. Elles traversent et secouent le pays de la Seconde Guerre Mondiale jusqu'à la fin du siècle. Reste l'ambre d'un parcours où se mêlent le courage et la peur au milieu des tueurs ou innocents trop passifs ou indifférents. Le roman reste le ferment fervent de révolte (où l'amour n'est pas absent) chez celle qui - dans "le blanc, le noir et la rouille" et malgré la terreur introduite au fond de son ventre - reste debout.

Jean-Paul Gavard-Perret

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