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vendredi 11 juillet 2014

Boss et crucifix, un article de Roberto Saviano


Le dimanche 22 juin 2014, suite à la visite du Pape en Calabre, paraît dans le journal la Repubblica un article de Roberto Faviano:

Boss et crucifix:

le Pape dénonce le mensonge sur les hommes d’honneur


“Les hommes de la ‘ndrangheta non sont pas en communion avec Dieu, ils sont excommuniés”. Les mots du Pape François font entrer l’Eglise dans une nouvelle ère.

Il les a prononcés en Calabre, pas à Rome. Il les a prononcés en sachant qu’ils seraient arrivés puissants et clairs. Il est venu consoler les parents de Cocò, l’enfant de trois ans tué d’une balle dans la tête et brûlé à Cassano allo Ionio. Un enfant tué est la preuve objective et définitive du mensonge “d’honneur” des mafieux. Le Pape François, en rendant hommage à cet enfant massacré, n’a pas eu besoin de démontrer avec d’autres mots la barbarie du pouvoir criminel. Il a annulé d’un geste le mensonge avec lequel la ‘ndrangheta s’auto-célèbre comme société d’honneur et en défense des faibles, des pauvres, dispensatrice de justice, de travail et de paix sociale.

Quelqu’un pourrait croire qu’il soit naturel et escompté pour l’Eglise de rendre hommage à un enfant tué et brûlé, et de dénoncer les coupables. Mais ce n’est malheureusement pas comme ça. Voilà ce qu’a dit le prêtre de Cassano, don Silvio Renne, lors d’une interview à Niccolò Zancan: “Encore Cocò"? C’est une affaire réglée. Nous avons célébré l’enterrement. Je ne suis pas enquêteur. Ce n’est pas à moi de dire qui sont les coupables. Et puis faut-il encore prouver si c’est une affaire de drogue ou bien si c’est la ‘ndrangheta… ”

Pour le Pape François, cette histoire n’est pas réglée et il n’a pas peur de dire que les coupables sont les mafieux. Mettre hors de la chrétienté les affiliés, le déclarer en Calabre est un acte de courage, ce n’est pas un choix rhétorique, ce n’est pas une dissertation théologique. L’excommunication est un mot qui s’est perdu dans le temps, peine du droit canonique qui a perdu le sens dramatique et souvent persécuteur qu’elle a eu du IVème siècle jusqu’à la fin de des Etats Pontificaux. Mais elle devient aujourd’hui le geste le plus hautement symbolique pour exclure de la chrétienté les organisations mafieuses, pour couper les liens avec des paroisses locales. Les mots du Pape résonnent comme une déclaration définitive, et dénoncent clairement le mensonge des mafieux qui s’autoproclament catholiques et fidèles à l’Eglise de Rome. Jean-Paul II avait lui aussi attaqué durement la mafia, le 9 mai 1993 à Agrigento (Sicile) : “Convertissez-vous, le jugement de Dieu viendra”. Deux mois plus tard le clan mafieux des corleonesi avait mis une bombe devant l’église de Saint-Jean-de-Latran à Rome.

Mais par la suite, l’engagement antimafia de la hiérarchie ecclésiastique s’était affaibli et l’antimafia avait été laissée aux prêtres définis de “frontière” ou de “rue” selon la mode journalistique.

Maintenant, si l’Eglise veut assumer ses responsabilités et ne pas répéter les erreurs du passé, elle doit mettre en place après cette excommunication une série de comportements fondamentaux : refuser les dons des mafieux ; éloigner après enquêtes et condamnations les prêtres considérés comme complices ; créer une commission antimafia au sein même de l’Eglise qui puisse décider, indépendamment des autorités de police, l’extension de l’excommunication aux politiques et hommes d’affaires qui se déclarent catholiques et qui sont en relation avec les organisations criminelles.

L’excommunication est une arme puissante car dans la logique anormale de l’histoire mafieuse le lien avec la religion est fondamental : il y a tout un rituel détourné qui règle la culture des clans mafieux. L’affiliation à la ‘ndrangheta passe par la “santina”, l’image en papier d’un saint avec sa prière. L’archange saint Michel est le saint qui protège les “’ndrine” : sur son image coule le sang de l’affilié le jour du rite d’initiation. L’instance hiérarchique la plus élevée de la ‘ndrangheta est appelée “santa” et un des niveaux supérieurs “évangile”.

Le pouvoir est considéré comme un ordre providentiel : même tuer devient un acte juste et nécessaire, que Dieu pardonnera, si la victime met en danger la tranquillité, la paix, la sécurité de la “famille”. La Madone est vue comme la médiatrice entre l’homme contraint au péché et son fils Jésus qui par son intermédiaire comprend que la violence est bonne, dans un monde de péchés et d’injustices. Les sacrements sont utilisés eux aussi pour consolider les liens mafieux. Dans le passé, quand un garçon naissait, on mettait près de lui, le jour du baptême, un couteau et une clé : si l’enfant touchait le couteau, il était destiné à “l’honneur”, s’il touchait la clé à devenir un sbire. Naturellement, la clé était toujours placée suffisamment loin.

Parmi les raisons qui provoquèrent la mort du prêtre don Peppino Diana, on peut citer sa lutte sans concession aux clans qui voulaient utiliser les saints sacrements comme viatiques à la culture camorriste. La ‘ndrangheta est une structure complètement imprégnée de culture catholique. A Polsi, le 2 septembre, au sanctuaire de la Madone dans les montagnes de l’Aspromonte, les chefs se réunissaient en se mêlant aux fidèles pour prendre de nouvelles décisions, construire des alliances, et se partager les tâches. Ce n’est pas un hasard si “l’arbre de la science”, métaphore de la structure ‘ndranghetiste se trouve près du sanctuaire.

Les histoires relatant les liens entre l’église et la ‘ndrangheta sont nombreuses. Les églises ont été utilisées comme terrain pour les négociations entre les clans : pendant une messe en 1987 la veuve du chef absolu des “arcoti” Paolo De Stefano, tué par le “nain féroce” Antonino Imerti, demanda la fin de l’une des vendetta plus cruelles de l’histoire criminelle internationale. Des sacerdoces ont été accusés de complicité : comme don Nuccio Cannizzaro, prêtre de Condera accusé par l’antimafia de faux témoignage dans le but de défendre le système ‘ndranghetiste des Cruciti et Lo Giudice. Ou don Salvatore Santaguida, prêtre de Vibo Valentina, accusé de concours externe en association mafieuse.

En 2009, la famille Condello a réussi à obtenir la lecture de la missive des félicitations de Benoît XVI transmise à la cathédrale de Reggio Calabria par don Roberto Lodetti, prêtre de Archi, aux futurs mariés Caterina Condello et Daniele Ionetti ; la première, fille de Pasquale ; le second, fils de Alfredo Ionetto, connu comme le trésorier du clan. Quand des futurs mariés voulaient recevoir un télégramme ou un parchemin du Pape, ils en faisaient la demande au prêtre de la diocèse ou à un prêtre de leur connaissance qui transmettait la demande au bureau des mariages de la Curie. La Curie calabraise fit scandale en autorisant les noces à la cathédrale à deux familles puissantes de la ‘ndrangheta calabraise. Difficile de croire que personne n’a fait attention aux noms des époux. En effet Caterina Condello et Danielle Ionetti sont cousins germains et le droit canonique (art. 1091) autorise le mariage consanguin seulement avec une dispense demandée au prêtre et signée par l’évêque.

L’église qui a amené le Pape à prononcer ces mots n’est pas seulement l’église des martyrs, mais l’église de tous ces prêtres qui dans ces territoires difficiles et tourmentés représentent l’unique voie possible au droit, la seule voie à la dignité là où l’état souvent n’est que menottes et séquestrations de biens, où il n’y a pas d’autres choix qu’émigrer ou vivre sans travail. En Calabre, don Giovanni Ladiana et don Giacomo Panizza sont parmi les exemples d’une église qui choisit la résistance, pas simplement symbole antimafia, mais création d’une voie possible au droit, au partage, au futur.

Cette excommunication est seulement le commencement d’un parcours qui pourrait s’avérer historique.


Roberto Saviano, écrivain, journaliste, auteur de Gomorra

Traduction de Patricia Dao.